POINT DE VUE : « art africain » selon le Professeur SOMÉ Roger, Enseignant- chercheur à l’Université Marc Bloch de Strasbourg, en France.
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Kady OUÉDRAOGO, étudiante en année de licence arts plastiques à l’Université de Ouagadougou au Burkina Faso nous livre ici le point de vue du Professeur SOMÉ Roger, Enseignant- chercheur à l’Université Marc Bloch de Strasbourg, en France.
Kady OUÉDRAOGO : Qu’est ce que l’art africain ?
Pr.SOMÉ Roger : Il y a deux volets dans la réponse à cette question :
A – L’art africain comme espace de création traditionnelle a d’abord été un champ de production d’objets « fétiches ». Cette première approche de sa définition est fondée sur une perception idéologiquement déterminée issue de la rencontre entre l’Occident et l’Afrique. Et de fait, la notion de fétiche a été utilisée par les Occidentaux pour désigner les objets africains niant ainsi du même coup le caractère divin de ces objets qui, en aucun cas pour eux, ne pouvaient apparaître comme des icônes. Cette définition a été si fortement implantée qu’en Afrique, aujourd’hui encore les Africains eux-mêmes parlent de « fétiches » lorsqu’ils désignent les sculptures de leurs terroirs (masques et statues) sans pour autant percevoir la dépréciation qui s’y trouve. Pourtant, ces objets sont des objets symboles qui montrent que l’art africain comporte un symbolisme destiné à signifier. En tant que tel l’art africain est un langage et ce langage concerne aussi bien les arts plastiques que ceux du spectacle (musique et danse). Il suffit de lire Chinua ACHEBE, Arrow of god, pour s’en rendre compte. En effet, un de ces personnages, Edogo, le sculpteur sait que le masque ne peut délivrer son efficacité que dans le mouvement, c’est-à-dire pendant la danse rituel, efficacité que seuls les initiés sont capables de percevoir. Si l’art africain est un symbolisme, il est d’une certaine manière une écriture, c’est-à-dire un ensemble d’objets considérés comme des signifiants. Ainsi, l’objet est proprement un objet-symbole, c’est-à-dire un caractère qui induit une modification du sens courant de la notion d’écriture de sorte que celle-ci ne s’entend plus uniquement comme étant la transcription d’un signe abstrait sur une surface plane. Alors, les objets africains sont, en effet, des idéogrammes dont la possession des codes d’interprétation est nécessaire pour la compréhension des messages. Comme par exemple ce tam-tam qui, par sa musique invite les Diallobés au rassemblement et dont parle Cheikh Hamidou Kane, dans L’aventure ambiguë.
Plus tard, c’est-à-dire dans les années 1920, ces objets-fétiches deviennent des œuvres d’art nègre puis, avec le soutien d’André Malraux, il deviennent des œuvres d’art à partir des années 1960, précisément en 1966 à l’occasion du festival des arts nègres à Dakar où le ministre français de la culture prononça un discours qui fera date. Il appela à la reconnaissance de l’art africain qu’il qualifia de Grand art comparable à l’art grec de l’époque de Périclès et à l’art roman. Dès lors, il ne sera plus question que d’art africain. En devenant œuvres d’art, les objets africains entrent dans le marché mondial de l’art et deviennent ainsi des objets marchands donc des biens économiques qui vont alimenter un trafic planétaire suscitant l’émergence de récentes spoliations qui portent atteinte aux cultures et pratiques africaines. Voici ce qu’on peut dire avec un ton historique de ce qu’est l’art africain en sa première acception.
B – Ensuite il y a l’art africain tel qu’il se construit aujourd’hui et que nous pourrions considérer comme étant un art contemporain au sens historique du terme. Nous l’appellerons art esthétique, c’est-à-dire un art produit à l’image de l’art occidental selon le sens qu’il recouvre à partir du 18ème siècle.
Dans cet art africain nouveau, il y a une question d’identité qui se pose. Autant l’art dit traditionnel est fortement ancré dans le monde et l’être africains, autant cet art nouveau advient à la faveur d’une appartenance partagée. C’est un art qui concilie occidentalité et africanité, ce qui pose une question profondément politique touchant au devenir de l’Afrique et qui pourrait être ainsi formulée : L’Afrique peut-elle trouver une voie indépendamment de l’Occident depuis leur difficile rencontre ? Peut-on encore soutenir l’idée qu’il y a d’un côté un Occident qui se distingue d’une Afrique, voire du reste du monde ? Si oui, quelles en sont les limites ? Certes, par les frontières géographiques. Mais que valent des frontières spatiales face à la puissance des nouvelles technologies de la communication et de l’information ? Que valent des frontières lorsqu’il est possible de suivre les Feux de l’amour à Ouagadougou, à Zigniaré ou à Bondjigui ? Que valent les frontières étatiques lorsque les Africains communiquent en français, anglais, portugais ou autre ? D’ailleurs sont-ils encore Africains de manière exclusive ? Si l’Afrique possède un art dit cultuel qui se distingue d’un art esthétique, c’est bien parce qu’elle est prise dans cette question d’identité et d’identification. La question de l’identité artistique pour l’Afrique est celle de sa propre identité. Définir l’art africain, c’est définir l’Afrique. Ousmane Sow, Romuald Hazoumé, ce kinésithérapeute devenu sculpteur et ce guide touristique devenu peintre ou plutôt récupérateur, ne peuvent affirmer une identité artistique indépendante de l’Occident bien que le rapport historique entre les deux continents pose encore et toujours de lourdes questions de rapports politiques.
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Dans le prochain numéro, Abdoulaye Lamine BALDE 2ème année en Animation Culturelle à L’Ecole Nationale des Arts de Dakar partagera avec nous le point de vue sur cette question identitaire, de Monsieur Jean PIRES : journaliste au quotidien sénégalais le SOLEIL
Nous rappelons que les réactions qui commencent à nous parvenir feront l’objet de diffusion juste après cette série concoctée par les étudiants de l’Ecole Nationale des Arts de Dakar, de l’Université de Ouagadougou et de l’Ecole des Techniques Internationales de Communication, du Commerce et des Affaires ETICCA Dakar.
Pour assurer une longue vie à notre réseau, envoyez-nous vos points de vue.
POINT DE VUE, JUSTE UN POINT DE VUE !
Rubrique animée par
Sidy SECK
Conseiller en Management et en Entreprenariat culturels
Dakar-Sénégal
